Quand le Franc CFA subit l’influence de l’euro et du dollar
Photo du siège de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BECEAO), Dakar au Sénégal
La monnaie est le nerf de la guerre économique. En Afrique de l’Ouest et Centrale, le Franc CFA, arrimé à l’euro, subit une influence invisible mais puissante. Ses politiques de stabilité ne sont pas uniquement dictées par Dakar ou Yaoundé, mais se décident, en réalité, dans un triangle complexe : Washington (Fed), Francfort (BCE) et Dakar/Yaoundé (BCEAO/BEAC). Ces trois continents partagent, malgré les milliers de kilomètres, la même onde de choc monétaire.
Félicienne HOUESSOU ✍
Trois continents, une seule onde de choc. Le franc CFA est piégé par l’Équilibre précaire entre Washington et Francfort. La Réserve fédérale américaine (Fed), la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) évoluent dans des mondes différents, mais leurs politiques s’entrecroisent. Au cœur de ce jeu d’influence : le franc CFA, monnaie arrimée à l’euro, donc indirectement soumise aux choix de la BCE… et à ceux de la Fed.
L’Arrimage à l’Euro : La BCE en Pole Position
Le mécanisme d’arrimage du Franc CFA le place directement sous l’influence de la Banque Centrale Européenne (BCE). La valeur du CFA est fixe par rapport à l’euro (€1 = FCFA 655,957). Cette garantie de conversion est assurée par le Trésor français. Pour maintenir la crédibilité de cet arrimage, les banques centrales africaines (BCEAO et BEAC) sont contraintes d’aligner leurs objectifs d’inflation sur ceux de la Zone Euro. Lorsque la BCE augmente ses taux pour contrer l’inflation européenne, la pression se répercute sur les taux d’intérêt et les politiques de crédit en Afrique de l’Ouest, même si les dynamiques économiques locales sont différentes. « C’est comme porter le manteau de quelqu’un d’autre : il protège, mais il ne taille pas toujours juste », explique un économiste béninois.
Toutefois, la parité fixe apporte une stabilité monétaire cruciale pour le commerce et attire les investissements étrangers (en particulier européens). L’ancrage à l’euro a plusieurs avantages : il offre aux économies une meilleure résistance aux chocs macroéconomiques et permet de maitriser l’inflation en assurant la stabilité de la devise, ce qui est favorable aux échanges et aux investissements. Cependant, elle retire aux États africains l’outil essentiel qu’est la politique monétaire indépendante, les empêchant d’ajuster le taux de change pour stimuler les exportations ou répondre à des chocs économiques spécifiques.
L’Effet dominant de la Fed : l’Oncle Américain
Malgré l’arrimage direct à l’euro, la Réserve Fédérale Américaine (Fed) exerce l’influence la plus fondamentale sur l’économie mondiale, y compris la zone CFA, via deux canaux principaux. Les mouvements de capitaux et taux d’Intérêt. En effet, lorsque la Fed augmente ses taux directeurs, les investisseurs mondiaux sont incités à placer leur argent aux États-Unis où les rendements deviennent plus attractifs. Il s’ensuit une fuite des capitaux des marchés émergents (y compris africains) vers le dollar. Ce retrait général de capitaux renforce le dollar et affaiblit l’euro (car l’euro est la seconde monnaie de réserve mondiale). Comme le franc CFA est lié à l’euro, la dépréciation de l’euro par rapport au dollar signifie une dépréciation indirecte du CFA face au dollar.
De nombreuses matières premières (pétrole, produits de base) sont facturées en dollars. Un dollar fort rend les importations de ces produits plus chères pour les pays de la zone CFA.
La majorité de la dette extérieure contractée par les pays africains est libellée en dollars. Lorsque le dollar se renforce suite aux décisions de la Fed, le coût du remboursement de cette dette (en termes de Francs CFA ou d’euros) augmente mécaniquement, pesant lourdement sur les budgets nationaux.
Le Défi des Banques Centrales Africaines (BCEAO/BEAC)
Le « défi de la BCEAO et de la BEAC face aux politiques de la Fed (banque centrale américaine) et de la BCE (banque centrale européenne) réside dans l’adaptation aux politiques monétaires internationales tout en répondant aux besoins locaux. Elles doivent maintenir la stabilité du franc CFA face aux fluctuations des taux mondiaux, tout en favorisant la croissance économique et l’inclusion financière en Afrique. Leur principale mission est de maintenir la stabilité de la parité.
« Les décisions monétaires se mondialisent plus vite que les produits qu’elles financent », observe un analyste de la BCEAO. Pour contrer les pressions inflationnistes importées (dues à l’euro fort ou au dollar fort), la BCEAO et la BEAC sont souvent obligées de relever leurs propres taux d’intérêt.
Des taux d’intérêt plus élevés freinent le crédit aux entreprises et aux ménages africains, ce qui ralentit l’investissement, la création d’emplois et la croissance économique locale, et ce, bien souvent, au seul motif de garantir la stabilité de la parité. Les entreprises locales se financent plus cher, les États empruntent à des taux plus élevés, et la croissance peut s’en trouver ralentie.
La stabilité monétaire est un acquis précieux, mais elle a un prix : la perte de souveraineté monétaire qui subordonne les objectifs de développement africains aux cycles économiques des puissances du Nord. Les récentes évolutions et les réformes en cours du CFA (vers l’Eco) sont des tentatives pour briser, au moins partiellement, les chaînes de ce triangle d’influence séculaire.
La BCEAO joue un rôle d’équilibriste. Elle doit à la fois préserver la parité avec l’euro et soutenir la croissance dans une région où les besoins de financement sont massifs. Depuis 2023, la Banque centrale régionale a choisi une approche prudente : légère hausse de ses taux, mais maintien d’un soutien ciblé au crédit productif. « L’Afrique francophone importe la politique monétaire de l’Europe, sans avoir son mot à dire sur la partition », résume un expert de l’UEMOA. Cette stratégie vise à éviter un choc de liquidité tout en restant cohérente avec la BCE. Mais elle souligne aussi les limites d’un modèle de dépendance monétaire hérité de l’histoire coloniale.
Vers une souveraineté monétaire progressive
La réforme du franc CFA, amorcée avec la création annoncée de l’Eco, vise à donner plus de marges de manœuvre aux États membres. Mais tant que la parité fixe avec l’euro sera maintenue, la BCE et, indirectement, la Fed continueront d’exercer une influence déterminante sur les économies africaines.
L’enjeu, selon plusieurs économistes, est de bâtir une intégration monétaire plus africaine, fondée sur les réalités économiques locales : inflation, productivité, emploi.
L’Afrique de l’Ouest avance prudemment, mais la question de la souveraineté monétaire reste ouverte. « Le franc CFA n’est pas seulement une monnaie, c’est une boussole qui pointe encore vers l’Europe », note un ancien ministre des Finances•
