Les femmes dans l’ombre de la souveraineté alimentaire
Une coopérative de femmes fabricant du gari
Invisibles mais indispensables, les femmes rurales sont le socle silencieux de la souveraineté alimentaire béninoise. Présentes à chaque maillon de la chaîne, elles assurent la sécurité alimentaire du pays, tout en restant marginalisées dans les décisions économiques et foncières
Marie-Reine AGANI ✍
Dans les campagnes béninoises, avant même le lever du soleil, des silhouettes se dessinent déjà dans les champs. Machette à la main, houe sur l’épaule et foulard noué, ces femmes travaillent la terre avec endurance et dignité. Selon la FAO, elles représentent plus de 70 % de la main-d’œuvre agricole du pays. Pourtant, elles demeurent largement absentes des instances de décision et invisibles dans les statistiques officielles.
En effet, de la préparation des sols à la récolte, de la transformation artisanale à la vente sur les marchés, ces femmes portent à bout de bras la souveraineté alimentaire nationale. Toutefois, leur rôle reste souvent relégué à l’arrière-plan. Comme le résume Joséphine, transformatrice de gari à Savalou : « Si on nous donnait les mêmes moyens que les hommes, on nourrirait tout le pays. »
Du champ au marché : une économie invisible mais essentielle
En réalité, les femmes sont présentes à chaque étape du circuit alimentaire. Elles produisent du maïs, du manioc, du riz, des légumes ou de l’arachide ; elles transforment localement ces produits et les vendent sur les marchés ruraux et urbains. Cette économie féminine, bien que majoritairement informelle, génère des milliards de francs CFA chaque année.
De plus, leur rôle ne se limite pas à nourrir leurs familles : elles stabilisent les prix, favorisent la consommation locale et assurent la continuité de l’approvisionnement. Pourtant, l’absence d’accès au foncier, la difficulté d’obtenir des financements et la charge domestique écrasante limitent leur potentiel. Ces femmes nourrissent la nation, mais ne décident ni des politiques agricoles, ni de la distribution des ressources.
La souveraineté alimentaire : un enjeu féminin majeur
Parce que la souveraineté alimentaire consiste à donner aux peuples le droit de définir leur propre politique agricole, le Bénin ne pourra l’atteindre sans les femmes. Celles-ci incarnent à la fois la sécurité alimentaire locale, la transmission des savoirs et la stabilité des communautés rurales.
Cependant, selon l’INSAE, seules 8 % des femmes rurales possèdent une parcelle agricole à leur nom. La majorité dépend de tolérances coutumières, précaires et révocables, ce qui limite leur capacité d’investissement et d’accès au crédit. En somme, elles produisent beaucoup, mais gagnent peu ; elles nourrissent, mais ne décident pas.
Entre tradition et modernité : la lente reconnaissance
Conscient de cet enjeu, l’État béninois a initié plusieurs programmes pour renforcer l’autonomisation économique des femmes rurales : le Programme national d’autonomisation des femmes rurales (PNAFR), les projets FADeC genre, ou encore les appuis de la DDC et de l’AFD à la résilience agricole féminine.
Cependant, les obstacles persistent. L’accès au crédit demeure difficile sans garanties, les équipements sont inadaptés, et les circuits de distribution formels excluent souvent les micros productrices. Néanmoins, une nouvelle génération de femmes émerge et s’impose dans l’économie locale. À Parakou, Mariam D., fondatrice d’AgriDame Bénin, dirige une entreprise de transformation 100 % féminine. À Abomey-Calavi, l’association “Femmes du maïs béninois” exporte de la farine locale vers le Nigeria. À Bohicon, des groupements féminins transforment le manioc en produits conditionnés sous marque. Ces initiatives marquent un tournant et traduisent un rééquilibrage silencieux du pouvoir économique rural.
Vers une économie inclusive et durable
Dès lors, il ne s’agit plus simplement de « soutenir » les femmes rurales, mais de les reconnaître comme actrices économiques à part entière. Cette reconnaissance passe par quatre leviers essentiels à savoir : l’accès garanti à la terre et au financement, la formation technique et numérique adaptée, la valorisation des coopératives féminines dans les politiques publiques et la visibilité accrue dans les médias et les institutions.
Ainsi, la souveraineté alimentaire ne saurait se construire sans souveraineté féminine. Les femmes rurales ne réclament ni assistance ni charité : elles demandent la reconnaissance de leur droit à produire, à décider et à exister économiquement. Leur engagement quotidien nourrit les familles, stabilise les marchés et renforce la résilience nationale•
